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29 Octobre 2026
À l’occasion de la Journée Internationale de la Langue et de la Culture Créoles, la Direction Nationale du Livre (DNL) a célébré ses 21 ans à travers une riche programmation culturelle.
Point d'orgue de cette journée marathon du 28 octobre : un débat enflammé entre le Sénateur Patrice Dumont et l'anthropologue Suze Mathieu sur la dénomination de notre langue nationale.
Devant une assistance captive, incluant les élèves du Lycée du Cent-Cinquantenaire et le ministre de la Culture, deux visions de la fierté nationale se sont affrontées.
Les salons de la Direction Nationale du Livre (DNL) ont vibré d'une rare intensité intellectuelle et festive.
Ce 28 octobre marquait une double célébration d'envergure : la Journée Internationale de la Langue et de la Culture Créoles, mais aussi la grande fête de la DNL, qui célébrait ses 21 ans d'existence aux côtés des 26 ans du réseau des Centres de Lecture et d'Animation Culturelle (CLAC).
Pour l’occasion, l’institution est redevenue, le temps d’une journée mémorable, cette agora politique et littéraire que l'on croyait en berne dans le pays.
La journée a été aussi belle que longue.
Dès 10 heures du matin, le public a répondu à l'appel pour une programmation riche : journées portes ouvertes, expositions captivantes et conférence de presse ont lancé les festivités.
L'événement a également été marqué par un moment historique : la visite, pour la toute première fois, du ministre de la Culture au cœur d'une activité de la DNL. Malgré les menaces intermittentes de la pluie, l'assistance est restée de marbre, portée par l'énergie des prestations culturelles, notamment la performance du groupe Diapason, et surtout par l'attraction centrale de l'après-midi : un débat surchauffé entre le Sénateur Patrice Dumont et la professeure-anthropologue Suze Mathieu.
Les deux intellectuels ont croisé le fer autour de l'interrogation : « Kijan lang majorite pèp ayisyen an pale a ta dwe rele : kreyòl oswa ayisyen ? » (Comment doit s'appeler la langue parlée par la majorité du peuple haïtien : créole ou haïtien ?).
Dans la foule compacte, un public se distinguait particulièrement : les élèves du Lycée du Cent-Cinquantenaire. Captivées, installées au premier rang de cette joute de l'esprit, elles n'ont pas voulu rater une seule miette des arguments, incarnant cette jeunesse assoiffée de repères et de substance.
Patrice Dumont : Le plaidoyer pour la souveraineté nominale
D'un côté, le Sénateur Patrice Dumont a déployé une argumentation d'une logique décoloniale rigoureuse.
Pour lui, le mot « créole » porte les stigmates d'une fabrication coloniale, un terme générique imposé par l'oppresseur pour désigner ce qui naissait dans la plantation.
Dumont plaide pour une rupture radicale, une purification symbolique : la langue doit épouser le nom de sa terre et de son peuple.
Elle doit s'appeler l'haïtien (Ayisyen).
Pour le sénateur, parachever l'indépendance de 1804 exige de nommer notre parole par notre propre nom, à l'instar des grandes nations du monde.
Cependant, cette quête d'une « pureté originelle » n'a pas manqué de susciter des interrogations au sein de l'assistance et des lycéennes présentes : comment revendiquer une telle orthodoxie identitaire quand nos élites pensent et agissent encore à travers des codes sociaux et des structures académiques largement empruntés à l'Occident ?
Suze Mathieu : La force de la subversion sémantique
Face à cette vision, la professeure Suze Mathieu a opposé la vérité de l'usage, du patrimoine et de la mémoire historique.
Pour l'anthropologue, le mot « Kreyòl » n'appartient plus aux colons depuis bien longtemps. Il a été lavé, réinvesti et transfiguré par les esclaves insurgés.
Les ancêtres ont pris l'outil du maître pour en faire le ciment d'une révolution unique dans l'histoire de l'humanité.
L’argumentation de Madame Mathieu célèbre une liberté spirituelle déjà acquise par le peuple.
C’est l’art ultime du contre-pied culturel : prendre l'insulte ou le stigmate, s'en emparer avec intelligence, et le retourner contre l'oppresseur comme un étendard de fierté.
Le mot Kreyòl n’est pas une soumission au passé, il est le symbole de la résilience haïtienne qui transforme le venin de la colonisation en remède de liberté.
Le retour nécessaire du « Ring des idées »
Dans une assistance profondément partagée, l'unanimité n'était pas au rendez-vous, et c'est précisément ce qui a fait la beauté de l'événement.
Aucune des deux positions n'avait tort ; elles traduisaient deux manières d'entretenir la flamme de la fierté nationale.
Au-delà du choix du mot, le véritable vainqueur de cette longue et riche journée reste le débat d'idées lui-même.
À une époque où l'espace public, les médias et les réseaux sociaux sombrent trop souvent dans le clash stérile ou le divertissement oiseux, la DNL a prouvé, pour ses 21 ans, qu'Haïti a encore besoin d'esprits qui s'interpellent sous les yeux d'une jeunesse attentive.
Cette confrontation élégante et musclée s'inscrit dans la digne lignée des grands penseurs de notre histoire, d'Anténor Firmin à Leslie Manigat.
Pour que la cité ne soit pas totalement submergée par la facilité, il est urgent que les salons intellectuels redescendent dans l'espace public, dans les radios, les télévisions et les réseaux, afin d'offrir à la jeunesse du Lycée du Cent-Cinquantenaire et de tout le pays ces repères dont elle se montre si friande.
La conférence d'hier en était la preuve éclatante : lorsque l'intelligence haïtienne occupe le terrain, la lumière jaillit de la contradiction.