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Haïti : pourquoi les centimes et les petites pièces de la BRH sont-ils rejetés par la population ?

Haïti : pourquoi les centimes et les petites pièces de la BRH sont-ils rejetés par la population ?
Haïti : pourquoi les centimes et les petites pièces de la BRH sont-ils rejetés par la population ?
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Par Biondy Efféro LÉON 


Entre perte du pouvoir d’achat, hausse des prix, habitudes commerciales et manque de monnaie pour rendre la monnaie, les petites pièces de la gourde sont progressivement écartées des transactions quotidiennes. 


Un phénomène qui révèle les difficultés profondes de l’économie haïtienne.


En Haïti, il suffit parfois de se rendre dans un marché public, une boutique de quartier ou un véhicule de transport en commun pour constater une réalité devenue familière : les petites pièces de monnaie ne sont pas toujours les bienvenues. 


Les centimes, les pièces de faible valeur et même certaines pièces d’une ou de cinq gourdes sont souvent refusés par des commerçants, des vendeurs ambulants ou des chauffeurs.


Cette situation soulève une question importante : pourquoi une partie de la population haïtienne refuse-t-elle d’utiliser une monnaie pourtant émise par la Banque de la République d’Haïti (BRH) ?


La réponse ne se limite pas à un simple problème d’habitude. 


Elle est liée à plusieurs facteurs économiques, sociaux et pratiques, notamment la perte du pouvoir d’achat de la gourde, l’augmentation des prix, l’insuffisance de monnaie d’appoint et la perception que les petites pièces ne représentent presque plus rien.


1. La dépréciation de la gourde : quand la petite monnaie perd son utilitéL’une des principales raisons du rejet des petites pièces est la diminution de leur pouvoir d’achat.


Autrefois, une petite somme pouvait contribuer à acheter certains produits de première nécessité. 


Aujourd’hui, dans un contexte marqué par la hausse du coût de la vie, une pièce de quelques centimes ou d’une gourde permet rarement d’acquérir un produit de consommation courante.


Pour de nombreux consommateurs, conserver une pièce de faible valeur ne semble donc présenter que peu d’intérêt. 


Certains préfèrent la laisser sur un comptoir, l'abandonner dans une poche ou ne pas la réclamer lorsqu’un vendeur leur rend la monnaie.


Ce comportement peut sembler insignifiant à première vue. 


Pourtant, lorsqu’il se répète des milliers de fois chaque jour, il contribue à réduire la circulation effective de ces pièces.


Il faut toutefois distinguer deux phénomènes : la dépréciation de la gourde dans son ensemble et la perte d’utilité pratique de certaines petites dénominations. 


Les deux sont liés, mais ne sont pas identiques.


2. Des prix arrondis qui font disparaître les centimes


Un autre facteur important réside dans les habitudes de fixation des prix.


Dans de nombreuses transactions quotidiennes, les prix sont fixés à des montants ronds : 25, 50, 100 ou 500 gourdes, par exemple. 


Les centimes interviennent donc rarement dans les achats ordinaires.


Lorsqu’un produit est vendu à un prix arrondi, le consommateur n’a pas nécessairement besoin de pièces de 20 ou de 50 centimes pour effectuer son paiement. 


Progressivement, ces pièces perdent leur place dans les échanges.


Cette situation entraîne un cercle difficile à briser : les commerçants ne fixent presque jamais de prix nécessitant des centimes, tandis que les consommateurs cessent d’utiliser les pièces parce qu’ils n’en ont plus besoin.


À force de ne plus servir dans les transactions, les centimes deviennent presque invisibles dans la vie économique du pays.


3. Le manque de monnaie d’appoint chez les commerçants


Le paradoxe est frappant : certaines petites pièces sont refusées parce qu’elles ont une faible valeur, alors que les commerçants se plaignent régulièrement de manquer de monnaie pour rendre la monnaie à leurs clients.


Dans les marchés, les boutiques et les transports publics, un client peut payer avec un billet de 100 ou de 500 gourdes sans que le vendeur dispose des petites coupures nécessaires pour lui rendre exactement la somme due.


Cette difficulté provoque parfois des arrangements : le client accepte de perdre quelques gourdes, achète un autre produit ou attend que le vendeur trouve de la monnaie.


Mais comment expliquer que les petites pièces soient rejetées lorsqu’elles sont proposées comme paiement et qu’elles manquent lorsqu’il faut rendre la monnaie ?


La réponse se trouve notamment dans leur faible circulation effective. 


Si les commerçants refusent systématiquement les petites pièces, ils contribuent eux-mêmes à les retirer du circuit économique. 


Ils se retrouvent ensuite confrontés à une pénurie de monnaie d’appoint.


C’est une contradiction qui pénalise aussi bien les vendeurs que les consommateurs.


4. Une question de mentalité et d’habitudes sociales


Au-delà de l’économie, le comportement des consommateurs joue également un rôle important.


Dans certaines transactions, les petites pièces sont perçues comme une somme négligeable. 


Un client peut considérer qu’une ou deux gourdes ne méritent pas de discussion, surtout lorsqu’il souhaite terminer rapidement son achat.


Cette attitude favorise progressivement le rejet des petites dénominations.


À cela s’ajoute un effet d’imitation : lorsqu’un consommateur constate que plusieurs commerçants refusent les petites pièces, il finit par croire que celles-ci ne sont plus utiles. 


Le commerçant, de son côté, peut adopter la même attitude parce qu’il pense que ses fournisseurs ou ses autres clients ne les accepteront pas.


Le résultat est une pratique collective qui se renforce avec le temps.


Cependant, il serait injuste d’attribuer cette situation uniquement à la mentalité des Haïtiens. 


Les comportements individuels sont aussi influencés par les conditions économiques, les prix pratiqués et la disponibilité réelle de la monnaie.


5. Le coût de fabrication des pièces : un défi pour la BRH


La production de la monnaie métallique représente également un enjeu économique.


Fabriquer, transporter, distribuer et remplacer les pièces nécessite des ressources financières et logistiques. 


Lorsque le coût de fabrication d’une pièce dépasse sa valeur faciale, son émission peut devenir coûteuse pour l’institution monétaire.


Dans un article publié en septembre 2021, AyiboPost rapportait, en se référant à des informations attribuées à la BRH, que la production d’une pièce d’une gourde coûtait alors environ 3,60 gourdes.


Ce chiffre est historique et ne doit pas être considéré comme le coût actuel de production. 


Il illustre néanmoins le dilemme auquel une banque centrale peut être confrontée : comment maintenir en circulation une monnaie indispensable aux petites transactions lorsque sa fabrication coûte plus cher que sa valeur nominale ?


La BRH doit donc tenir compte des besoins de l’économie, de la durée de vie des pièces, des coûts de production et des habitudes de paiement de la population.


Il ne suffit pas de produire davantage de pièces. Encore faut-il que celles-ci soient acceptées et réutilisées dans les transactions.


6. Le rejet des petites pièces pénalise les plus modestes


Le refus des petites monnaies peut avoir des conséquences directes sur le budget des ménages.


Pour une personne disposant de ressources limitées, perdre deux, trois ou cinq gourdes lors de plusieurs transactions peut représenter une dépense supplémentaire, même si chaque montant semble faible pris isolément.


Les consommateurs ne sont pas les seuls concernés. 


Les petits commerçants peuvent également subir des pertes lorsqu’ils doivent arrondir leurs prix, trouver des arrangements avec leurs clients ou renoncer à une partie de leurs recettes.


Dans les transports publics, l’absence de monnaie d’appoint peut entraîner des désaccords entre chauffeurs et passagers.


À long terme, ces pratiques peuvent accentuer les frustrations, réduire la transparence des transactions et renforcer le sentiment que les règles monétaires ne sont pas respectées de la même manière par tous.


7. La monnaie nationale doit-elle être acceptée sous toutes ses formes ?


La question dépasse les habitudes commerciales. 


Elle concerne aussi le respect des règles qui encadrent la monnaie nationale.


En juillet 2025, plusieurs médias haïtiens ont rapporté que la BRH avait rappelé l’obligation d’accepter les pièces et les billets de gourdes en circulation, sous réserve notamment que la monnaie ne soit pas endommagée, en se référant à l’article 294, paragraphe 8, du Code pénal haïtien.


Ce rappel souligne un principe essentiel : une pièce ne perd pas automatiquement sa valeur légale parce qu’elle est petite ou peu appréciée dans les transactions.


Il convient toutefois de distinguer la validité légale d’une monnaie et les difficultés pratiques rencontrées lors d’un paiement. 


Pour toute situation particulière, les dispositions légales applicables doivent être vérifiées auprès des autorités compétentes.


L’enjeu est donc de rapprocher les règles officielles des pratiques quotidiennes, afin que la population puisse utiliser la monnaie nationale dans des conditions plus simples et plus équitables.


8. Quelles solutions pour rétablir la circulation des petites pièces ?


Pour résoudre ce problème, une action coordonnée entre la BRH, les institutions financières, les commerçants et les consommateurs paraît nécessaire.


Premièrement, sensibiliser la population. 


Une campagne d’information en créole haïtien et en français pourrait expliquer l’utilité des petites pièces, leur valeur et leur rôle dans le fonctionnement de l’économie.


Deuxièmement, faciliter l’échange des pièces. 


Les banques et les institutions financières pourraient contribuer à améliorer les mécanismes de dépôt, de tri et d’échange des pièces, en fonction de leurs capacités et des mesures retenues par la BRH.


Troisièmement, encourager les commerçants à rendre la monnaie exacte. 


Les entreprises, les marchés et les opérateurs de transport devraient être encouragés à adopter de meilleures pratiques de gestion de la monnaie d’appoint.


Quatrièmement, adapter la politique monétaire aux réalités du pays. 


La BRH pourrait évaluer régulièrement quelles dénominations répondent encore aux besoins des transactions, en tenant compte du pouvoir d’achat, des coûts de production et de la demande réelle.


Cinquièmement, développer les moyens de paiement numériques. 


Les paiements électroniques peuvent faciliter certaines petites transactions lorsque les infrastructures et les frais le permettent. 


Ils ne doivent cependant pas remplacer brutalement l’argent liquide, qui demeure essentiel pour une grande partie de la population.


Enfin, aucune campagne de sensibilisation ne pourra produire des résultats durables si les petites pièces ne correspondent plus aux besoins réels du marché. 


La question de leur circulation doit donc être abordée parallèlement à celle du coût de la vie et de la stabilité monétaire.


Conclusion : un petit problème de monnaie, un grand révélateur économique


Le rejet des centimes et des petites pièces de la BRH en Haïti n’est pas un phénomène anodin. 


Il révèle les difficultés d’une économie où la hausse des prix, la diminution du pouvoir d’achat, les habitudes commerciales et le manque de monnaie d’appoint se combinent pour fragiliser les échanges quotidiens.


Les petites pièces ne peuvent pas, à elles seules, résoudre les problèmes économiques du pays. 


Mais leur disparition progressive des transactions pose une question fondamentale : comment garantir le bon fonctionnement d’une monnaie lorsque certaines de ses dénominations ne sont plus acceptées dans la pratique ?


La réponse exige davantage qu’un simple appel au civisme. 


Elle nécessite une meilleure organisation de la circulation monétaire, une sensibilisation du public, des pratiques commerciales plus rigoureuses et des politiques économiques capables de restaurer la confiance.


Car, au fond, la valeur d’une monnaie ne dépend pas uniquement du chiffre inscrit sur une pièce, mais aussi de la confiance que la population lui accorde et de la possibilité réelle de l’utiliser.


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